4ème de couverture
« Le coup parti, le sort en fut jeté. Mon père tomba à la renverse, son misérable tricot sur la figure, le ventre décharné, fripé, grisâtre comme celui d'un poisson crevé... et je vis, tandis que l'honneur de la famille se répandait par terre, je vis ce qu'il ne me fallait surtout pas voir, ce qu'un fils digne, respectable, ce qu'un Bédouin authentique ne doit jamais voir - cette chose ramollie, repoussante, avilissante, ce territoire interdit, tu, sacrilège: le pénis de mon père... Le bout du rouleau! Après cela, il n'y a rien, un vide infini, une chute interminable, le néant... »
Connu et salué dans le monde entier, Yasmina Khadra explore inlassablement l'histoire contemporaine en militant pour le triomphe de l'humanisme. Après Les Hirondelles de Kaboul (Afghanistan) et L'Attentat (Israël; Prix des libraires 2006), Les Sirènes de Bagdad (Irak) est le troisième volet de la trilogie que l'auteur consacre au dialogue de sourds opposant l'Orient et l'Occident. Ce roman situe clairement l'origine de ce malentendu dans les mentalités.
Je ne vous ai encore jamais parlé de Yasmina Khadra et pourtant j’ai lu plusieurs de ses romans ! Le premier que j’ai lu, c’est L’attentat (2005). Difficile de dire qu’on a adoré un roman qui parle de conflit (en l’occurrence, ici, le conflit israélo-palestinien), de terrorisme, de morts. Mais pourtant, c’est le cas. J’ai tout d’abord découvert un style : une très belle écriture, très poétique, très imagée. C’est splendide ! Et il raconte une histoire tellement touchante et bouleversante. (Je vais essayer de mettre rapidement mon avis sur L’attentat en ligne)
Parmi les autres livres que j’ai lu, il y a :
- La part du mort (2004) : une enquête menée par le commissaire Llob (un personnage récurrent) en Algérie, le pays de Yasmina Khadra.
- A quoi rêvent les loups (1999) : la plongée de Nafa Walid, un jeune algérien, dans le monde des islamistes à la fin des années 80.
Au fait, petite précision : Yasmina Khadra n’est pas une femme, mais un homme ! C’est le pseudonyme sous lequel Mohamed Moulessehoul a commencé à écrire alors qu’il était encore officier dans l’armée algérienne, participant à la guerre contre le terrorisme. C’est en 2000 qu’il se retire de l’armée pour se consacrer à l’écriture, et qu’il révèle sa véritable identité.
Allez sur le site officiel de Yasmina Khadra : http://www.yasmina-khadra.com/ car on y trouve des pages intéressantes, notamment sur son choix du français pour écrire ainsi que l’histoire de son pseudonyme.
Revenons à son dernier roman : Les sirènes de Bagdad. Il clôt la trilogie déjà constituée des Hirondelles de Kaboul (2002), que je n’ai pas encore lu, et de L’attentat.
C’est encore un beau moment de littérature, plein de cette belle écriture poétique et de magnifiques phrases : « Le soir commençait à tomber. Les ultimes spasmes du soleil éclaboussaient le haut des immeubles. Les bruits de la rue s’apaisaient. »
Cette fois, Yasmina Khadra nous emmène en Irak, à Kafr Karam, « un village perdu au large du désert irakien ». On suit ce jeune irakien depuis son village bédouin jusqu’à Bagdad où il se retrouve prêt à défendre la Cause suite à l’offense qu’a subie sa famille : « on étreint d’une main une offense et de l’autre la Cause ».
Ce jeune irakien, qui est le narrateur, est un être de porcelaine : « J’étais quelqu’un d’émotif ; le chagrin des autres m’accablait. Il m’était impossible de passer devant un malheur sans l’emporter avec moi. Enfant, je pleurais souvent dans ma chambre (…) J’étais ainsi, et c’est tout. Un être de porcelaine. (…) On ne naît pas brute, on le devient ; on ne naît pas sage, on apprend à l’être. (…) Toute souffrance se confiait à la mienne, devenait mienne. » (p.111)
Il fut terrifié par l’exécution de Souleyman, une bavure de l’armée américaine. Mais tout a basculé lors de l’outrage subi par son père devant ses yeux (c’est le passage qui apparaît sur le 4ème de couverture). De là, il se rend à Bagdad. Pour se venger. Et on le suit jusqu’à Beyrouth, jusqu’à ce jour où il doit accomplir « la plus grande opération jamais observée en terre ennemie, mille fois plus percutante que les attentats du 11 Septembre… ».
Encore une histoire forte, bouleversante, troublante, par laquelle Yasmina Khadra veut nous montrer qu’il y a une différence de mentalités entre l’orient et l’occident, et que c'est cette différence – et surtout la méconnaissance de cette différente – qui entraîne des incompréhensions et les conflits.
Un dernier petit truc : j’ai découvert plusieurs mots de la langue française, dans ce roman, que je ne connaissais pas du tout ! Je vous les énumère, avec leur contexte et leur définition (prise dans Le Petit Robert de la langue française 2006), en espérant aussi vous les apprendre :
- « A Kafr Karam, la déréliction dépassait l’entendement ; chacun s’agrippait à son semblant de métier pour ne pas péter les plombs. » (p.53)
=> Etat de l’homme qui se sent abandonné, isolé, privé de tout secours divin. (Terme religieux)
- « Chez ses parents, un couple de vieillards valétudinaires. » (p.94)
=> Dont la santé précaire est souvent altérée. (Terme littéraire)
- « Elle n’était qu’un succube, une putain » (p.159)
=> Démon femelle, qui vient la nuit s’unir à un homme. (Terme de la religion chrétienne)
- « Maintenant, [le quartier] était infesté d’orphelins affamés, de jeunes lycanthropes recouverts de hardes et d’escarres » (p.160)
=> Personne atteinte de lycanthropie : croyance d’après laquelle les humains peuvent se transformer en loup (ou en d’autres animaux féroces) (Terme littéraire)
- « Dans la cage d’escalier aux relents miasmatiques » (p.172/173)
=> Miasme : Gaz putride, provenant de substances végétales et animales en décomposition.
- « Il était maigrichon, le visage cachectique et les temps grisonnantes. » (p.253)
=> Qui est atteint de cachexie : état d’amaigrissement et de fatigue généralisée dû à la sous-alimentation ou lié à la phase terminale de graves maladies. (Terme médical qui n’est plus courant)